En écologie comme ailleurs, les mots commençant par “ré” sont en vogue. Restauration et réensauvagement de la nature se sont imposés ces dernières années comme des chemins possibles face à un problème majeur : la destruction des écosystèmes et la perte de biodiversité qui en découle. Ces termes ont quitté le domaine strictement scientifique pour entrer dans l’arène politique, avec l’adoption en juillet 2023 d’une proposition de règlement pour la restauration de la nature par le Parlement européen. Mais que signifient réellement ces deux approches ? Sont-elles contradictoires ou complémentaires ? Quelle vision de la nature sous-tendent-elles ? Explorons ensemble ces questions fondamentales pour l’avenir de nos écosystèmes.
Aux racines de deux visions pour la nature
Ces deux approches partagent des origines américaines et une ambition commune : réparer des écosystèmes endommagés. Mais leurs méthodes et leurs philosophies diffèrent significativement.
La restauration écologique est née dans les années 1930 aux États-Unis, sous l’impulsion du naturaliste Aldo Léopold. Elle répondait à une catastrophe environnementale concrète : le “Dust Bowl”, ces terribles tempêtes de poussière provoquées par la monoculture intensive et la sécheresse. La restauration vise à rétablir activement un écosystème selon des objectifs précis et mesurables. On pilote les processus naturels vers un état de référence bien défini.
Le réensauvagement est apparu bien plus tard, dans les années 1990, suite notamment à la réintroduction du loup dans le parc de Yellowstone. Cette approche privilégie la libre évolution des écosystèmes après avoir supprimé les perturbations humaines et réintroduit certaines espèces clés. L’humain intervient moins dans la gestion future de ces espaces.
Une différence fondamentale réside dans l’approche : la restauration écologique fonctionne de façon ascendante, en reconstruisant pièce par pièce les écosystèmes, tandis que le réensauvagement adopte une démarche plus descendante, en réintroduisant d’abord les grands prédateurs et herbivores pour déclencher des cascades écologiques positives.
Autre distinction notable : la restauration est davantage portée par le monde académique et intégrée aux dispositifs légaux, alors que le réensauvagement émane plus souvent du milieu associatif. Cette différence explique pourquoi le réensauvagement suscite parfois des craintes, car il évoque une nature dont l’humain serait potentiellement exclu.
La restauration écologique : reconstruire pierre par pierre
La restauration écologique vise un objectif clair : retrouver un écosystème de référence bien identifié, souvent un milieu à forte valeur patrimoniale comme des prairies traditionnellement entretenues. Cette approche n’hésite pas à recourir à des interventions techniques, parfois lourdes.
Prenons l’exemple de la plaine de Crau, entre la Camargue et l’étang de Berre. Des opérations massives y ont été menées pour convertir un ancien verger intensif et réhabiliter une zone polluée par la fuite d’un oléoduc. Ces interventions ont coûté plusieurs millions d’euros et nécessité l’excavation de milliers de tonnes de sol pour tenter de restaurer l’écosystème steppique d’origine.
La restauration écologique suit généralement plusieurs étapes clés. D’abord, on dépollue et on déconstruit les infrastructures qui ont dégradé le milieu. Ensuite, on reconstruit des habitats favorables à la faune et la flore ciblées : mares, dunes, zones tourbeuses, méandres de rivières. Puis, on réintroduit certaines espèces végétales et animales, non seulement pour leur rareté mais aussi pour leur rôle fonctionnel dans l’écosystème. On peut également procéder à l’éradication d’espèces invasives.
Enfin, on remet en place des systèmes de gestion inspirés des pratiques traditionnelles : pâturage contrôlé, fauche, brûlage dirigé. Ces interventions humaines régulières visent à maintenir les écosystèmes restaurés dans l’état souhaité, particulièrement pour les milieux ouverts comme les prairies ou les landes, qui ont co-évolué avec les activités humaines pendant des siècles.
Cette approche exige donc un engagement continu et une présence humaine active pour maintenir les résultats obtenus, ce qui la distingue fondamentalement du réensauvagement.
Le réensauvagement : laisser la nature reprendre ses droits
Le réensauvagement, ou “rewilding” en anglais, propose une approche différente : plutôt que de reconstruire minutieusement un écosystème, on mise sur la réintroduction d’espèces clés et on laisse ensuite la nature évoluer avec une intervention humaine minimale.
Cette méthode se concentre particulièrement sur la réintroduction de grands herbivores et de prédateurs ayant disparu localement. L’exemple emblématique reste la réintroduction du loup à Yellowstone en 1995, qui a déclenché ce qu’on appelle des cascades trophiques positives. En régulant les populations de cerfs, les loups ont permis aux forêts riveraines de se régénérer, stabilisant les berges et transformant même le cours des rivières.
En Europe, le réensauvagement s’est traduit par de nombreux projets d’introduction ou de réintroduction d’herbivores sauvages comme le bison d’Europe, le cheval Tarpan reconstitué, ou des races dites “dédomestiquées” comme la vache Bétizu. Ces animaux modifient le paysage par leur broutage, leur piétinement, leurs déplacements, créant une mosaïque d’habitats favorable à la biodiversité.
Le réensauvagement n’est pas nécessairement initié par l’homme. Le retour naturel d’espèces comme le loup en France ou le castor dans nos rivières illustre ce qu’on appelle le réensauvagement passif. La nature reprend parfois ses droits sans notre intervention.
La particularité du réensauvagement est qu’il accepte davantage l’incertitude quant au résultat final. On ne vise pas un état de référence précis, mais plutôt la restauration de processus écologiques autonomes. Cette approche peut même utiliser des espèces de substitution lorsque l’espèce originelle a totalement disparu, comme des chevaux rustiques qui remplissent la niche écologique d’équidés sauvages disparus.
Cette philosophie accorde plus de liberté à la nature et moins de contrôle à l’humain, ce qui explique en partie les résistances qu’elle peut susciter.
Réussites et limites : vers une complémentarité des approches
Pour les deux approches, le retour à des écosystèmes historiques “parfaits” semble impossible. Les changements climatiques, les modifications socio-économiques et l’évolution constante du vivant empêchent de recréer exactement des états naturels passés. Il ne s’agit pas de concevoir des “écosystèmes-musées” figés dans le temps.
Les résultats de la restauration écologique sont encourageants. Des méta-analyses portant sur des centaines d’opérations montrent des impacts majoritairement positifs sur la biodiversité. Le succès du réensauvagement est plus difficile à quantifier car cette approche est plus récente et les suivis scientifiques associés moins nombreux.
Chaque méthode a ses limites. La restauration écologique demande des investissements considérables et une intervention continue, ce qui pose la question de sa durabilité à long terme. Le réensauvagement, lui, n’est pas applicable partout. Il est difficile de réensauvager de petits espaces isolés au milieu de zones urbaines ou agricoles intensives, ou des sites encore pollués.
La solution la plus prometteuse semble être une combinaison intelligente des deux approches. La restauration active apparaît indispensable quand la dégradation ou la fragmentation a fait franchir à la résilience de la nature des seuils d’irréversibilité. Le réensauvagement, lui, paraît particulièrement adapté aux espaces de moyenne montagne en déprise agricole, où il peut diversifier les écosystèmes face à la colonisation forestière.
Le cas fascinant des bovins féraux de l’île d’Amsterdam illustre la complexité de ces questions. Ces vaches abandonnées au XIXe siècle s’étaient parfaitement adaptées à cet environnement isolé, développant des comportements sauvages et une organisation sociale complexe. Perçues comme une menace pour les espèces endémiques, elles ont été abattues en 2010. Cette décision prise sans concertation scientifique large pose question : la biodiversité domestique redevenue sauvage n’a-t-elle pas aussi une valeur écologique et évolutive ? Le réensauvagement spontané est-il toujours moins légitime que la restauration planifiée ?
Vers une vision intégrée pour l’avenir de nos écosystèmes
Face aux défis environnementaux actuels, il serait regrettable de se priver de l’un ou l’autre de ces outils. Une approche pragmatique s’impose, adaptée aux contextes spécifiques de chaque territoire.
Dans certains cas, la restauration écologique sera indispensable, notamment pour les écosystèmes gravement pollués ou artificialisés. Pour d’autres espaces plus vastes et moins dégradés, le réensauvagement peut offrir une solution moins coûteuse et plus durable à long terme.
La temporalité est également un facteur clé. La restauration peut servir d’étape initiale, suivie d’une phase de réensauvagement. Par exemple, après avoir dépollué un site et réintroduit certaines espèces, on peut progressivement réduire l’intervention humaine et laisser les processus naturels reprendre le dessus.
L’acceptabilité sociale constitue un autre enjeu majeur. Le réensauvagement, en particulier lorsqu’il implique le retour de grands prédateurs, suscite des craintes légitimes chez les populations locales. Une concertation approfondie avec toutes les parties prenantes s’avère donc essentielle.
Enfin, ces deux approches ne doivent pas nous faire oublier la priorité absolue : préserver les écosystèmes encore intacts. Il sera toujours plus efficace et moins coûteux de protéger ce qui existe encore que de tenter de le restaurer après destruction.
À l’heure où les objectifs internationaux visent à restaurer les fonctions écologiques de tous les écosystèmes, explorons toutes les possibilités offertes par ces deux approches complémentaires. La nature n’est pas un musée à restaurer à l’identique, ni une entité totalement autonome de l’humain. Elle est un partenaire avec lequel nous devons apprendre à co-évoluer de façon plus harmonieuse et respectueuse.